Homosexualité : Dans la vie de deux filles qui aiment les filles :

A l’ère de ce XXIème siècle où l’on tente de faire croire que la société dans sa totalité prône la liberté, l’égalité et la pluralité des genres, comment vivent celles qui la défendent vraiment ? Retour sur des témoignages concrets de filles qui aiment les filles.

Léa et Julie ont 23 ans, ce sont deux filles parisiennes qui aiment les filles. Cet amour n’est pas encore démocratisé institutionnellement dans notre société 2017. Elles s’aiment mais ce n’est pas simple à assumer. La rencontre a lieu à distance par skype-vidéo, un jeudi d’Avril vers 18h00. Le premier échange avait eu lieu au mois de Mars, dans un bar près de la Sorbonne au Zig-Zag Café. Mais l’atmosphère était trop bruyante, trop animée pour se laisser aller à la confidence. Julie est à l’écran : elle a ses cheveux auburn attachés en une mini queue-de-cheval, elle porte un ample tee-shirt blanc. Léa, quant à elle, a ses cheveux bruns lâchés et elle porte un petit polo gris. Et Balti le chat aux longs poils noir ne traîne pas loin. Derrière elles, sur le mur, il y a une tenture verte avec des motifs ocre, marron; ramenée par Julie lors de son périple au Pérou. Elles se sont préparées du thé à la vanille, l’eau est encore brûlante. Léa a roulé à l’avance quelques roulées pour ne pas perdre une miette de l’entretien. Elles sont toutes deux assises côté à côté, sur le canapé baba-cool en palette, face à la caméra. Elles sont prêtes.

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©Egon Schiele

  • Pourquoi est-il, encore aujourd’hui, complexe de faire son comming-out ?

Léa : Personnellement ça a été ma pire expérience émotionnelle. Je me suis bloquée toute seule. Les autres étaient des ennemis, il y avait le risque qu’ils jugent. Mais la pire menace en réalité c’est soi-même. Je me suis renfermée sur moi-même, jusqu’à me mettre dans des états critiques. En revanche, une fois que j’ai réussi à passer le cap je me suis sentie mieux. Mais quand je suis confrontée de nouveau à cette démarche dans le monde professionnel c’est difficile pour moi. Le malaise pertinent c’est que dans ce cadre les hétéros, contrairement aux homos, n’ont pas à se justifier étant donné que c’est la norme.

Julie : Pour moi ça a toujours été facile, tout le monde le savait. J’en parlais librement surtout dans mon cercle d’amis. En revanche le monde professionnel est le seul endroit où je n’en parle pas. Je n’arrive pas à passer au-delà, je dis que je vis en « colloc ». L’image qu’on renvoie dans un cadre professionnel est importante. Je n’ai pas envie qu’on porte un avis sur moi, positif ou négatif. C’est une part de moi qui est intime. Ce n’est pas que je n’assume pas, uniquement que cela m’appartient.

  • Le manque de représentations culturelles visibles de l’amour homosexuel explique t-il ce conformisme social ?

Léa : Il ne faut pas oublier que nous sommes dans une société de tradition judéo-chrétienne et qu’il existe toujours des milieux qui adhérent à certains dogmes qui enferment la société. Cela fait des siècles que l’on a inculqué aux gens que l’homosexualité c’est contre-nature. L’homosexualité assumée a une histoire extrêmement courte. Ça fait très peu de temps qu’on peut se balader dans la rue en se tenant la main. Il faut à la fois être satisfait de ce qui s’est passé mais à la fois ne jamais s’en satisfaire car ça ne sera jamais assez. Il y a un côté tradition française, catholicisme qui est très fort en France et qui empêche la liberté de tous.

Julie : Si l’homosexualité était davantage montrée dans les représentations collectives, cela apparaîtrait alors aussi normal que l’amour hétérosexuel. Il faudrait déjà l’officialiser dans les écoles. Les enfants ils ne savent pas ce que c’est « homo », ils sont pas au courant que deux personnes du même sexe peuvent s’aimer. Excepté s’ils le voient dans leur famille ou chez des amis. Si c’était mieux démocratisé socialement je n’aurais pas à me justifier quand je dis que je vis avec Léa. Par exemple, au Danemark comme à Amsterdam, les gens ne te regardent pas, tu es libre. Je peux être noire, juive, porter des chaussures différentes, avoir les cheveux rouges, ma sexualité sera complètement assumée là-bas.

  • Avez-vous quand même la possibilité de vous identifier à des héroïnes lesbiennes dans des films, des séries, des livres, des personnalités ? 

Léa : Aujourd’hui il y a de plus en plus de séries dont les personnages principaux sont gays. Mais aussi dans pleins d’autres médias. Jusque là la vision de l’homosexualité était très peu visible. Le film la « Vie d’Adèle » est un des premiers films, presque à la manière d’un documentaire, qui immerge vraiment le spectateur dans une histoire d’amour entre deux femmes. Ce n’est pas les détails les plus intimes, dont tout le monde a parlé, qui a fait la beauté du film. Il y a également le film « La Belle saison », avec Izia, qui parle de la complexité de l’amour féminin. Il y a aussi beaucoup de séries américaines, canadiennes. Par exemple il y a la série « Orange Is The New Black » où il y a beaucoup de personnages qui sont lesbiennes. Il y a aussi « Murder », c’est une série thriller, on ne s’identifie pas de la même manière. Il y a des personnages qui, au-delà de l’homosexualité, permettent de montrer qu’il y a de plus en plus de femmes fortes, qui ne sont pas complètement soumises aux hommes. C’est agréable à constater en tant que femme. Il ne faut pas oublier également qu’il y a des héroïnes lesbiennes qui existent depuis des siècles auxquelles on a pu également s’identifier. Dans l’antiquité grecque on retrouve la poétesse lesbienne Sappho.

Julie : Il y a aussi le magasine « Well Well Well » qui existe depuis un an et demi, et qui s’achète tous les six mois. C’est la seule revue lesbienne en France. L’homosexualité féminine est encore moins démocratisée que l’homosexualité masculine. Il y a aussi la librairie LGBT « Les mots à la bouche ». Il y a un peu de tout, du bouquin de Virginie Despentes à des livres sur « comment perdre du poids ». On y trouve les bouquins de la vie. Il y a tout un rayon qui met en scène des homosexuels, hommes ou femmes : des documentaires, des romans, des livres d’aventures. C’est aussi des livres de divertissement dans lesquels on peut plus ou moins s’identifier. Ca peut être sympa parfois d’avoir des personnages avec lesquels on a des intérêts sentimentaux.  A Paris il y a également « Violette & Co » qui est une librairie féministe-lesbienne, ça ne concerne que les femmes. Qui plus est Léa a découvert dernièrement une série américaine uniquement lesbienne « The L Word ». Cela ressemble aux séries tel que « Gossip Girl » mais version homo, c’est comme toute les séries d’ados. « The L Word » est ultra connue dans la communauté lesbienne. Ca date des années 2000. Ce qui est drôle, c’est que sur les blogs d’adolescentes lesbiennes on remarque qu’elles ont toutes le coup de foudre pour la briseuse de coeur Shane dans la série. Cela s’explique par le manque de possibilité d’identification lesbien dans les médias, alors que les hétéros ont tellement de gens à qui s’identifier. Aujourd’hui on commence à pouvoir s’identifier à des personnalités aussi comme Kristin Stewart, Soko, Cara Delevingne.

  • Avez-vous le besoin d’affirmer extérieurement votre identité amoureuse et sexuelle ? 

Léa et Julie : On n’aime pas l’idée qu’une communauté devienne quelque chose d’enfermant. Nous ne sommes pas pour la création d’un état gay où il n’y aurait que des gays. On a envie de vivre avec tout le monde. L’idée de la communauté gay n’est valable à nos yeux que parce qu’aujourd’hui les homosexuels ne sont pas acceptés et que nous avons besoin de nous regrouper. Dans un idéal de société nous préférerons être avec les gens qui aiment tout le monde : de tous les âges, de tous les sexes, de toutes les origines. Malheureusement, aujourd’hui en tant que lesbiennes on ne se sent pas complètement acceptée et donc pas totalement en sécurité. Nous avons une certaine pudeur, ce qui fait que nous n’avons pas envie que les gens jugent en fonction de notre physique si nous aimons les hommes ou les femmes. On respecte aussi celles qui ont le besoin d’affirmer une identité. Par contre, nous sommes volontaires pour nous afficher haut et fort lorsqu’il s’agit de militer. Nous n’hésiterons pas à nous battre pour nos droits. Et dans ce contexte là on s’affirmera lesbienne et ça nous conviendra de faire partie d’une communauté. Pour nous la communauté est donc valable uniquement si l’on se bat ensemble pour l’égalité des droits, pour la tolérance, la reconnaissance, la liberté. Mais si un jour on estime que c’est gagné, la communauté n’a plus lieu d’être. On pourra vivre tous ensembles.

  • 59% des lesbiennes s’estiment avoir déjà été victimes d’homophobie.Comment percevez-vous cette intolérance ?

Léa : On a cette sensibilité où parfois effectivement on se sent en danger physiquement, moralement, verbalement. Dans certaines situations on se dit que c’est pas le moment de s’afficher, qu’il faut faire profil bas. Ou même on peut se sentir mal-à-l’aise dans certains endroits lorsqu’on souhaite se comporter en couple. Je dirais même qu’environ 90% de la journée les regards sont perturbants quand on est à l’extérieur. C’est pourquoi on préfère avec Julie aller dans des endroits lesbiens comme le Bar’Ouf, où on sait qu’on est avec des gens « différents ». Le tout c’est d’avoir une sorte de refuge : où on peut boire un verre, où on est tranquille, où on sait qu’on peux tenir la main ou embrasser la fille qu’on aime sans sentir tout les regards converger vers notre table.

Julie : Aujourd’hui le gros problème c’est que quand t’es lesbienne, on te regarde. Lorsqu’un couple hétéro se bécote en terrasse tout le monde ne le dévisage pas. Quand on est avec Léa, on est constamment observée. Même quand on va au restaurant toutes les deux on sent le regard des autres personnes qui s’interrogent sur notre situation. C’est oppressant, c’est très désagréable. Ca ne me donne pas plus envie de m’affirmer, ça ne me donne pas non plus envie de me cacher, mais ça me donne envie de laisser tomber. J’espère vraiment que les choses vont changer pour le futur. Qui plus est je n’ai pas assez de temps pour m’investir en tant que militante. Mais si j’avais le temps de m’investir politiquement je le ferais, car ce n’est que comme ça que l’on gagnera. Aujourd’hui quand tu es lesbienne tu fais partie de quelque chose de différent. Tu fais partie d’une case qui n’est pas la norme, au même titre que les handicapés, les sdf, ou tout autre minorité. Et pourtant ce qui est triste c’est que la seule chose qui nous différencie c’est la personne avec laquelle on couche.

  • 63% des Français considèrent qu’un couple homosexuel avec un enfant est une famille. Quels sont les préjugés que vous souhaiteriez abroger ?

Léa : Les préjugés sexuels ! Ce n’est  pas parce qu’on est lesbienne qu’on est des grosses cochonnes, qu’on fait des plans à 3, etc. J’aimerais que les gens comprennent qu’un pénis n’est pas non plus une raison sinéquanone pour avoir une relation sexuelle épanouie. Il faut arrêter de tout ramener au pénis. Il faut que les femmes comprennent qu’avec leur vagin elles sont capables de grandes choses aussi !

Julie : Il y a énormément de familles qui sont mono-parentales et qui s’en sortent très bien. Et pourtant il manque la figure d’un des deux parents. Il y a de nombreuses familles explosées alors qu’à la base il y avait « un papa et une maman ». Ce n’est pas un critère d’être hétéro pour avoir des enfants. Dans un couple chacun trouve sa place, ce n’est pas parce qu’il y a deux femmes qu’il n’y aura pas d’autorité « masculine ». Tout ça c’est réduire les gens à un sexe, à un genre. Deux mamans ou deux papas peuvent très bien fonder une famille, il faut que cela devienne légal ! 

  • 26% seulement de lesbiennes assument leur amour. Quels conseils souhaiteriez-vous donner à celles qui ont peur d’aimer une fille, qui culpabilisent et qui s’en rendent malheureuses ?

Léa et Julie : Il ne faut pas se chercher trop, il faut suivre ses émotions, et il faut arrêter d’avoir peur. Notre pire ennemi c’est nous. Il faut arrêter de flipper. Il existe de nombreux lieux où l’on peut se regrouper, trouver du soutient, par le biais d’associations. Et surtout, il ne faut pas avoir peur de vivre son amour comme on a envie de le vivre. Car c’est la base dans la vie. Et trahir ses propres sentiments c’est se trahir soi-même et cela peut gâcher une vie. 

Propos recueillis par Cyrielle Albre-Ambrosini.

Publication envisagée dans les magazines : « Psychologies » – « Society » – « Causette » – « Sciences Humaines » – « Féminin Psycho » – « Les Inrockuptibles » – « L’Étudiant » – « Well Well Well » – « Le Bonbon » – « Cosmopolitan » – « Glamour » – « Elle ».

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