Les liaisons dangereuses entre les milliardaires et l’Art

Alors que s’est achevée le 5 mars l’exposition « Icônes de l’art moderne » à la Fondation Louis Vuitton, l’heure est maintenant aux bilans. Et ils donnent le vertige. 1,2 millions de visiteurs se sont déplacés durant 4 mois pour venir admirer les 127 chefs d’oeuvres de la collection de Chtchoukine rassemblés pour la première fois. Si Bernard Arnault peut avoir le sourire, ce succès laisse néanmoins un goût amer aux musées publics et interroge le rôle de l’Etat dans le domaine culturel face au développement des fondations privées.

Il est bientôt 7h et déjà certains groupes se forment dans la file d’attente. Dans quelques minutes, les portes de la Fondation Louis Vuitton s’ouvriront et laisseront les visiteurs admirer une dernière fois les œuvres de la collection Chtchoukine. Parmi les courageux lève-tôt qui se sont donné rendez-vous, beaucoup demeurent silencieux, d’autres échangent quelques formules de politesse, mais tous ont les traits du visage tirés. À l’entrée, les nombreux croissants chauds et autres viennoiseries offertes pour l’occasion font l’unanimité. On entend alors se murmurer les noms de Picasso, Matisse et Cézanne, mais aussi celui de Bernard Arnault dont l’opération de séduction semble avoir fonctionné. « L’État peut le remercier de s’occuper de la culture à leur place » nous confie une dame dans l’escalier. Nous entrons enfin, les salles sont larges et spacieuses. Pourtant, tous se bousculent devant le premier tableau exposé, un Paul Gauguin peint durant ses années passées dans le Pacifique et dont le titre, « Eh quoi, tu es jalouse ? », n’aura sans doute jamais aussi bien collé à l’actualité.

Car cela désormais officiel, la collection Chtchoukine est devenue la deuxième exposition la plus visitée en France après celle au Petit Palais en 1967 consacrée à Toutankhamon, mais à quel prix ? On estime son coût à environ 10 millions d’euros, bien loin des standards auxquels nous ont habitué les musées publics jusqu’à maintenant. Jamais un mécène n’avait autant attiré les projecteurs sur lui et le triomphe de Bernard Arnault sur la scène culturelle marque incontestablement un tournant. Interrogé sur France 2 peu avant l’inauguration, il rappelait que « les fondations privées sont dotées d’une agilité et d’une possibilité d’intervention que n’ont pas les musées publics. » avant de conclure d’un air malicieux que « l’État pourrait se payer Chtchoukine s’il le mettait dans ses objectifs. » Les faits lui donnent effectivement raison. 1% seulement du budget total est consacré à la culture et la réduction de 6% du budget du Ministère du même nom en début de quinquennat aura laissé des traces, en témoigne la tribune de Romain Renier datée de Janvier 2014 affirmant que « la culture contribue sept fois plus au PIB que l’industrie automobile ».

En 1940, lorsqu’on demandait à Winston Churchill si la culture souffrirait de l’effort de guerre, celui-ci répondait « Pourquoi croyez-vous que je me bats ? ». Cette phrase apocryphe illustre parfaitement le rôle qu’a toujours eu la culture en politique, comme lorsque Lionel Jospin y voyait en 1997 « l’âme de la démocratie ». Pour cela, s’agit-il encore de rappeler que l’État occupe une place centrale et qu’il lui incombe de la rendre accessible au plus grand nombre. Cinq ans après l’élection de François Hollande en 2012, force est de reconnaître que le sursaut culturel n’aura jamais eu lieu, et ce malgré la timide hausse des financements alloués en 2017 à la création et à l’Art.

Dans un contexte post-attentat où les musées publics sont sévèrement touchés par la baisse du tourisme en France (-3%), le succès de la collection Chtchoukine et l’ouverture prochaine de la fondation privée de François Pinault à Paris ne doivent pas sonner le glas du projet culturel qu’avait initié en son temps André Malraux.

Arthur Gosse

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s