Internet, médias de masse, et industrie musicale : des institutions traditionnelles en decrescendo ?

La corde sensible est touchée : entre le numérique et l’industrie de la musique, c’est bien loin d’être l’accord parfait. L’explosion d’Internet et des nouveaux médias a changé la donne et poussé le modèle traditionnel d’hégémonie des majors à évoluer : la construction de carrière est maintenant participative.

Selon une enquête menée via Google Forms sur 249 répondants au 5 mars 2017, 98% connaissent Justin Bieber, découvert sur Youtube, à l’instar des L.E.J (77,1%) et 92,4% la chanteuse Louane issue de The Voice. Le point commun entre ces artistes ? Ils ont tous acquis le succès grâce aux nouveaux médias : Internet, les réseaux sociaux, la télévision et ses télé-crochets.

montage.jpg

De gauche à droite, Justin Bieber, Louane, L.E.J. Crédits photo : The Hollywood Reporter, Abaca, Instagram L.E.J.

Ère de l’autopromotion des artistes et des espaces médiatiques grand public

Face à la crise de l’industrie musicale, les moyens que les artistes ont pour émerger sont en mutation. Pour François Herpers, directeur de Beside Label, Internet et les réseaux sociaux se sont fait une place confortable dans l’industrie musicale d’aujourd’hui où l’aspect financier domine : « Facebook et Twitter sont très importants, une salle va booker en fonction du nombre de followers aujourd’hui, car le nerf de la guerre c’est l’argent. » Natacha Lapeyroux, professeur en information-communication à l’Université Paris 3 valide cette position en expliquant qu’« Internet est un outil favorisant l’autopromotion des artistes et les télé-crochets donnent un nouvel espace aux artistes pour se faire connaître du public et des professionnels de la musique », alors que 87,1% des sondés seraient prêts à faire la promotion autour d’eux d’un artiste découvert sur Internet.

2.png

Terminé donc l’envoi de maquettes aux stations de radio, maisons de disque ou producteurs ; le modèle traditionnel a muté : il s’agit maintenant pour les artistes de gagner le cœur du plus grand nombre grâce aux nouveaux canaux de communication, véritables tremplins de carrière, pour convaincre ensuite les professionnels de la musique et s’insérer dans l’industrie, comme l’estiment 88,6% des personnes interrogées. Les comédies musicales, par exemple, constituent une suite possible pour les participants à des télé-crochets : Gwendal Marimoutou et Élodie Martelet, repérés dans The Voice, ont joué dans le musical « Résiste », tout comme Stacey King, ancienne candidate, a intégré le casting de « Priscilla Folle du Désert », à l’affiche en ce moment au Casino de Paris. En plus de la musique, des portes s’ouvrent également dans le cinéma pour les candidats de telles émissions : du doublage dans Tous en scène pour Élodie Martelet et l’ancien candidat Sacha, le rôle principal dans La Famille Bélier pour Louane…

3.jpg

Gwendal et Elodie (à droite) avec le casting de la comédie musicale. Crédits photo : resistelacomediemusicale.fr

Avec cette émergence de ces nouveaux moyens de communication, le succès se démocratise, et l’espoir de percer devient plus accessible.

« On a utilisé des techniques à l’ancienne »

Toutefois, cette toute-puissance est à relativiser. Charles de Cabarrus, chanteur du groupe Keep Dancing Inc, admet la place des nouvelles technologies et des réseaux sociaux dans les stratégies d’émergence des artistes : « on est présents sur Soundcloud et sur Facebook, avec une vraie stratégie de communication et ça plaît bien. » En revanche, si Internet les aide à soutenir leur notoriété, il affirme que son groupe doit son succès à des techniques « à l’ancienne ». Il explique, amusé : « on a gravé des CDs avec nos morceaux. On les faisait passer aux groupes qu’on allait voir en concert, en essayant de créer le contact. » C’est ainsi qu’ils sont repérés et donneront leurs premiers concerts. Face à ce succès, le groupe continue dans cette veine : « on a envoyé notre démo à plein de petites salles à Paris. » Et ça paie : les garçons enchaînent les concerts, et en faisant jouer leurs contacts, ils décrochent un contrat avec un label. Cette année, Charles quitte les bancs de la fac pour l’atmosphère cosy d’un studio d’enregistrement où lui et ses copains écriront leur premier album, à New York.

4.jpg

Le groupe Keep Dancing Inc. Crédits photo : Etienne Daho

Pour Charles, stratégies connectées et stratégies plus traditionnelles sont donc complémentaires, sans langue de bois, il développe : « internet ça aide, mais ce qui marche vraiment c’est d’aller rencontrer les gens, boire des bières avec eux, créer un vrai contact humain. » « Ouvrir son réseau par petites touches, par la création permanente de nouveaux liens » comme l’exprime M. Herpers.

Une reconfiguration plus qu’une disparition des institutions

Il semble donc que, même avec le développement exponentiel des nouveaux médias, les institutions traditionnelles ne soient pas vouées à disparaître. L’experte souligne en effet leur place encore fondamentale, affirmant que « les concerts et les scènes ouvertes restent un bon moyen de se faire connaitre. Les labels ont toujours le pouvoir de faire émerger des stars et s’adaptent aux évolutions. » En ce sens, F. Herpers affirme que les institutions comme les labels, agissent comme les garants de la qualité d’un artiste, « prescripteurs » qui conseillent le public. « Un label veut faire connaître un projet auquel il croit, c’est un soutien, un vecteur, une corde en plus à l’arc d’un groupe. » Garants de qualité, mais également soutien financier nécessaire, et indéniable : leurs fonds conséquents sont indispensables pour les artistes, quand 63,5% des sondés ne seraient pas prêts à financer un artiste par crowdfunding.

Une position à contre-courant, alors que seulement 8,9% croient à l’importance des institutions traditionnelles dans la construction de carrière d’un artiste. Keep Dancing Inc : l’exception qui confirme la règle ou au contraire, une stratégie particulière révélatrice d’une évolution plus générale vers un retour de la puissance des instances traditionnelles ?

5.jpg

La nécessaire cohabitation de l’ancien et du nouveau

Pour N. Lapeyroux, « les différents acteurs sont amenés à collaborer ensemble » de même que le directeur de Beside Label considère que « ces outils ne sont pas exclusifs mais complémentaires. » Internet et les médias de masse sont certes devenus (et resteront) des vecteurs incontournables pour accéder à la notoriété, menant à un effacement relatif des acteurs classiques, comme le pensent 63,6% des sondés. Nous sommes effectivement entrés dans une ère de construction de carrière participative : l’aventure peut commencer avec un simple clic, ou un simple buzz dans The Voice.

« Beyonce, JUL… Peut-on encore appeler ça de la musique ? »

6.jpg

Beyonce et JUL, incriminés par F. Herpers. Source : http://www.bianoti.com/beyonce.html ; https://www.microsoft.com/fr-fr/store/music/artist/jul/79620f00-0200-11db-89ca-0019b92a3933

Une autre problématique se dessine toutefois : 65,2% des sondés pensent que cette démocratisation du succès grâce aux nouveaux médias engendre une baisse du niveau musical, un effacement des artistes authentiques et talentueux, pour qui accéder à la notoriété est loin d’être une sinécure, face à une musique plus commerciale. Peut-être les nouveaux moyens de se faire connaître offrent-ils le succès à tout le monde mais aussi et surtout à n’importe qui ? F. Herpers déplore une musique « très formatée, peu novatrice » et se montre très critique face à la question du déclin de la qualité musicale : « Beyoncé, JUL… Peut-on encore appeler ça de la musique ? » Toutefois, commercial n’est pas synonyme de mauvais, et N. Lapeyroux met en garde contre une possible dérive un peu trop condescendante : « la musique populaire a toujours souffert de cet apriori. Néanmoins, si un artiste trouve son public c’est bien qu’il y a quelque chose dans sa proposition musicale qui séduit. »

 Aleksien L. Méry

Publication envisagée : magazine musical, comme les Inrocks

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s