Sushis, bitume et chambre à air: l’essor de ces nouvelles entreprises de livraison a domicile.

La France se dirige peu à peu vers la totale libéralisation de son marché du travail, dans un pays ou le salarié s’est toujours battu pour protéger ses droits et se conforter dans son statut, cette évolution s’annonce longue et périlleuse. Les nouvelles entreprises de livraison à domicile (Deliveroo, Foodora, UberEats…) sont un véritable pavé dans cette marre économique et sociale en plein entre-deux. En plus de se débarrasser des droits du salarié en faisant passer leurs coursiers pour des partenaires prestataires, ces entreprises évitent de payer les cotisations (patronales et salariales) que le salariat implique. Plongée au cœur de ce phénomène que l’on appelle « l’ubérisation ».

Le redressement judiciaire de Take Eat Easy en juillet dernier n’a certainement pas enjolivé la réputation de ces nouvelles entreprises de livraison à domicile, en plus de se retrouver sans emploi, les « partenaires » de Take Eat Easy ont dû oublier la rémunération de leurs services du mois de juillet. Le cas de Take Eat Easy n’est, cependant, pas à généraliser a toutes les entreprises du panel de la livraison à domicile. Parmi ces nouvelles entreprises, une française se démarque.

Stuart a vu le jour début 2015, c’est le fruit de la stratégie de développement vertical de Resto-In (plateforme de mise en relation client/coursier). Le fonctionnement de Stuart est tout a fait semblable a celui de ses concurrents à quelques exceptions près. Tout d’abord Stuart ne se cantonne pas à la restauration, des fleuristes ou des enseignes de commerce alimentaire (franprix, carrefour) sont également partenaires de Stuart. Concernant la rémunération de ses coursiers prestataires, Stuart propose, en plus du mode « free» (rémunération a la course exclusivement), des bonus minimum garantis, en s’inscrivant chaque semaine a un planning en ligne (plage horaire et arrondissement donné) les coursiers s’assurent 9 euros par heure et ce, même s’il n’y a pas de course à effectuer.

logo-stuart

Cité Universitaire(Montsouris)-19h

Je retrouve Jules.H, coursier chez Stuart depuis 6 mois, jules m’attend dans le hall de la cité universitaire, aujourd’hui il travaille de 18h45 à 21h45.

Salut Jules, j’aimerais que tu te présentes brièvement et que tu retraces ton passé professionnel

Jules : J’ai 20ans, j’habite en banlieue parisienne et je suis étudiant à la fac. Avant de travailler pour Stuart j’ai expérimenté un bon nombre d’emplois étudiants à commencer par Macdonald, en passant par les distributions de journaux en sorties de métro j’ai également travaillé en grande surface en tant que caissier principalement.

Et comment  envisages-tu ce nouvel emploi ?

Jules : Pour l’instant ça me convient très bien, je pense que c’est principalement la totale flexibilité qui me séduit, ça allège vraiment l’esprit de se dire qu’on travaille pour soi et qu’on a quasiment aucun compte à rendre en cas d’absence. La liberté de ne pas dépendre d’un planning fixe chaque semaine est vraiment appréciable. Je suis quand même conscient de la précarité de mon emploi, Stuart n’est pas à l’abri d’une faillite ou d’un redressement judiciaire, dans mon cas c’est une préoccupation assez secondaire, je vis chez mes parents, je n’ai pas d’enfants à charge. Je ne pense pas continuer très longtemps, du fait de mon jeune âge je bénéficie de l’ACCRE (réduction des cotisations pour les premières années d’une entreprise), lorsque les cotisations deviendront trop importantes j’arrêterai.

Une sonnerie stridente interrompt notre discussion, Jules doit aller chercher un plat dans une brasserie à 500 mètres de la cité U.

20h00-Première course

Je suis Jules à vélo, je suis surpris par son allure il roule à bonne vitesse mais ne semble pas pressé il cède le passage à des piétons à plusieurs reprises. Nous arrivons dans une petite brasserie, le barman reconnait Jules et l’informe que la commande sera prête dans 5 minutes.

Pourriez-vous en tant qu’enseigne partenaire m’exposer votre point de vue sur ce nouveau service de livraison à domicile

Brasseur : Je pense que c’est une bonne chose pour notre brasserie, même si on a parfois du mal à satisfaire et les clients en salle et les livraisons, la demande est forte ! Nous priver de ce service serait fermer les yeux sur cette demande grandissante et passer à côté des retombées économiques non-négligeables que cela génère. Pour une petite affaire comme la notre c’est un bon coup de pouce.

Une fois la commande réceptionnée Jules doit se rendre à 2 kilomètres pour livrer, il m’informe que ce trajet est fréquent. Nous arrivons au pied d’un grand immeuble d’entreprise, Jules appelle son client, après 5 minutes d’attente le client récupère sa commande, fin de mission pour Jules, nous nous redirigeons vers Montsouris.

J’aimerai savoir ce que ton statut d’autoentrepreneur implique pour toi

Jules : Je ne pense pas être la personne la plus informée pour répondre à cette question (rires). À vrai dire j’oublie parfois  mon statut tant ces entreprises (de livraison) jouent sur cette ambiguïté, on m’a fourni un équipement entièrement siglé, Stuart est mon « partenaire » exclusif. Je me sens vraiment autoentrepreneur lorsque je déclare mon chiffre d’affaire sinon quand je travaille j’ai l’impression d’être simplement salarié Stuart.

20h30-Retour à la cité universitaire, Jules me confie que le gros de son travail consiste à attendre les courses, il occupe son temps en faisant ses devoirs ou en lisant.

21h00- Nouvelle course, nous nous dirigeons vers une grande enseigne de livraison de sushis, encore une fois il y a de l’attente à la réception de la commande.

Pourriez-vous en tant qu’enseigne partenaire m’exposer votre point de vue sur ce nouveau service de livraison à domicile

Sushiman : Notre cas est un peu particulier car nous disposons déjà de notre flotte de coursiers. Les commandes Stuart et les commandes traditionnelles sont bien distinctes, Stuart nous ouvre sur une nouvelle clientèle. La difficulté se trouve dans l’intégration de ces nouvelles commandes à notre fonctionnement, nous commençons doucement à nous y retrouver.

Jules doit livrer a 1,5 kilomètre du restaurant, après 10 minutes de vélo nous arrivons au pied d’un appartement cossu du 14e arrondissement. À peine la commande validée le téléphone de Jules sonne.

21h30-Troisième course. Nous devons retourner au restaurant dont nous venons, Jules s’inquiète, il espère ne pas devoir livrer trop loin, il est censé finir à 21h45. Nous devons patienter, la commande n’est pas prête.

Quel regard portes-tu sur l’uberisation ?

Jules : L’uberisation ? J’adore ! Nan je pense que c’est une bonne chose dans la mesure où ça permet à n’importe qui de toucher à une activité qui l’intéresse et se générer un revenu. J’ai l’impression que ça pousse à prendre des risques ce qui d’une certaine manière est une bonne chose. C’est vrai que construire sa vie sans garanties, sans sécurités est quelque chose de très difficile à intégrer j’ai moi-même très peur  pour l’avenir, j’espère seulement que cette tendance ne s’étendra pas à tous les secteurs d’activités. Mon expérience de l’uberisation est très concluante mais je pense que cela devrait être réservé aux étudiants ou seulement pour des compléments de revenus personne de devrait avoir à vivre dans l’incertitude surtout si d’autres personnes dépendent de son revenu. Je ne pense pas avoir conscience de tout ce que cela implique mais le peu d’influence que ce phénomène a sur ma vie en ce moment me convient. Mes propos ne sont pas à prendre au  pied de la lettre étant donné que je n’ai expérimenté qu’une petite partie de ce phénomène.

Le lieu de livraison est le même que celui de la première commande, ce qui arrange Jules, ça le rapproche de chez lui, à 21h50 la commande est livrée, Jules peut se déconnecter, il a gagné 27euros.

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