La NBA, ou le sport comme vecteur de valeurs

Dans une société où l’on s’accorde à considérer le sport comme un simple divertissement, voire un business, il paraît important de mettre en lumière d’autres valeurs associées au sport et à ses institutions. Dans le cas présent, il s’agit de s’intéresser à l’une des grandes ligues américaines, en l’occurrence, la NBA, véritable modèle, tant économiquement que socialement. Entre actions humanitaires, actions commémoratives et prises de positions, la ligue américaine de basketball fait figure d’institution engagée socialement.

Alors que l’opinion publique comme médiatique aime à débattre, à polémiquer sur le monde du sport et ses acteurs, souvent décriés pour leurs revenus jugés indécents ou pour leurs frasques dans la sphère publique, force est de constater que certaines grandes instances sportives prennent des risques pour influer sur des problèmes sociaux réels. Des risques, d’abord financiers, en raison du caractère polémique de certains sujets abordés, caractère délicat susceptible de refroidir d’éventuels sponsors si chers à la notion de « business » que la société ne manque pas d’attacher aux ligues professionnelles ; mais également en termes d’image.

Alors que des polémiques politiques et/ou sociales ne cessent d’émerger aux Etats-Unis, la NBA et son nouveau commissionnaire Adam Silver (en poste depuis 2014) semblent bien décidés à remplir un rôle de leader d’opinion, traditionnellement réservé à des personnalités extérieures au marché du sport, en raison des problématiques d’image et de sponsors précédemment énoncées, ainsi que du caractère fondamentalement lucratif du sport professionnel.

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@http://dunkhebdo.com

 

Le journaliste Jean-Sébastien Blondel, rédacteur pour le site d’information sportive « Basket USA », a pris le temps de répondre à quelques questions visant à mettre en lumière les phénomènes abordés dans ce travail, à commencer par cet accroissement des engagements politiques et sociaux par les sportifs. Il est ici question de déterminer si ceux-ci résultent d’une prise de conscience des sportifs ou bien d’une pression sociétale de plus en plus forte, qui demande à chaque personnalité d’avoir nécessairement un avis sur toute question sociale.

 Selon Jean-Sébastien Blondel, il s’agit des deux :

« C’est à la fois un cercle vertueux et un cercle vicieux, ou à tout le moins un cercle vertueux qui a certains effets indésirables, comme justement laisser croire aux personnalités qu’elles doivent avoir un avis sur tout et prendre leur avis comme automatiquement pertinent; ça n’est pas parce que quelqu’un de connu s’exprime sur un sujet que ce qu’il a dit mérite d’être médiatisé. Le bon côté du phénomène, c’est qu’on assiste à la montée d’un ras-le-bol collectif qui exige de plus en plus fermement des changements dans la société, et qui s’attend à ce que les gens les plus médiatisés profitent de leur position pour exprimer leur soutien au(x) mouvement(s). Donc oui, il y a clairement une pression sociétale de plus en plus forte, et dans l’absolu c’est une très bonne chose, ça montre qu’il y a au moins une bonne partie de la population qui n’a pas la tête enfoncée dans le sable ».

 Si la pression sociale se fait donc de plus en plus forte, force est de reconnaître aux sportifs un élan de responsabilisation grandissant ; c’est ainsi que des athlètes superstars de la NBA comme Lebron James, Chris Paul, Dwyane Wade et Carmelo Anthony ont récemment pris la parole à l’occasion des ESPY Awards pour inciter leurs confrères à prendre position contre le racisme.

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Carmelo Anthony, Chris Paul, Dwyane Wade et Lebron James lors de leur intervention aux ESPY Awards (@http://a.abcnews.com)

Jean-Sébastien Blondel estime que « ça n’est pas incompatible à une prise de conscience parallèle des athlètes. Ils font aussi partie de la société, après tout, et beaucoup d’entre eux ont pris de plein fouet les mêmes problèmes qu’ils dénoncent lorsqu’ils n’étaient pas encore riches et célèbres. C’est pour ça que je parle de cercle vertueux : la population est de plus en plus « conscientisée » et exige que les athlètes fassent l’effort de l’être, et de leur côté les athlètes sont eux aussi de plus en plus conscients du rôle qu’ils peuvent avoir et s’en servent pour sensibiliser plus de gens à certaines questions. Par contre, comme je le disais dans mon article (NDLR : article sur l’engagement de la NBA dans le magazine « Reverse »), les athlètes ne sont jamais en avance sur ces questions de société, ils reprennent des causes qui sont déjà défendues et débattues depuis un certain temps. Ça n’enlève rien à leur mérite, mais c’est pour ça qu’il ne faut pas non plus en faire des Martin Luther King ou des Gandhi : les vrais « héros » sont ceux qui se battent au quotidien sur le terrain, et sont souvent anonymes. »

C’est d’ailleurs dans ce point de vue que réside tout l’intérêt de cette question ; auparavant frileuses à l’idée de s’engager publiquement (car en pleine expansion, dans le cas de la NBA), les instances sportives professionnelles – mais également les athlètes – interviennent alors même que la tempête médiatique est à son paroxysme. Violences policières, discours politiques qui divisent, le contexte est plus que jamais électrique aux Etats-Unis et c’est pourquoi la population a plus que jamais besoin d’exemples à suivre : c’est désormais clair, les instances de la NBA, à tous les étages, prennent parti contre différentes formes d’abus.

Certains y verront un « coup médiatique » visant à parfaire son image de ligue avant-gardiste :

« C’est tout simplement les mentalités qui ont évolué et que la NBA a été obligée de suivre. Et ce n’est pas parce qu’elle pourrait être plus conservatrice qu’elle est avant-gardiste », juge Jean-Sébastien Blondel.

D’autres préféreront retenir les nombreuses actions entreprises par la Ligue ; le tout dans l’optique de démontrer que si, effectivement, certaines d’entre elles peuvent s’apparenter à de la communication, d’autres présentent des caractéristiques bien plus délicates et seraient donc plus susceptibles d’avoir des conséquences néfastes sur la grande ligue que de lui apporter une quelconque plus value.

L’exemple le plus significatif de ce changement de volonté de la NBA réside dans la décision forte prise par Adam Silver, de retirer à la ville de Charlotte l’organisation de l’édition 2017 du célèbre « All Star Game ». Petite remise en contexte.

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Adam Silver (commissionnaire de la NBA) et Michael Jordan (propriétaire de la franchise de Charlotte) lors de l’attribution du All Star Game 2017 à Charlotte (@NBA.com)

Chaque année, la NBA organise ce match des étoiles, qui, comme son nom l’indique, rassemble les meilleurs joueurs de la Ligue (ou du moins, les plus populaires) à l’occasion d’un grand week-end placé sous le signe du spectacle : concours de tirs et de dunks, invités de marques et apothéose avec une rencontre opposant les meilleurs joueurs des conférences Est et Ouest ; bref, le show à l’Américaine par excellence.

Inutile de préciser que cet événement est l’une des vitrines de la marque NBA, témoignant de sa capacité à offrir à son public un spectacle comme nul autre, où se ruent fans acharnés comme célébrités de tous horizons. Chaque année, l’organisation de ce All Star Game est attribuée à une ville des Etats-Unis ; c’est Charlotte qui avait eu l’honneur de se voir attribuer l’organisation de l’édition 2017, pour le plus grand bonheur de sa majesté Michael Jordan, propriétaire de la franchise de Charlotte.

Seulement voilà, la ville de Charlotte se trouve dans l’Etat de Caroline du Nord, Etat aux législations extrémistes dans certains domaines, notamment concernant les communautés LGBT ; en effet, les « individus transgenres » ne disposent pas des mêmes droits en Caroline du Nord que dans d’autres Etats. C’est pour cette raison que le commissionnaire de la NBA a décidé de retirer l’organisation du All Star Game 2017 à la Ville de Charlotte.

Une décision qui a rapidement créé la polémique, notamment auprès du public Nord-Carolinien, naturellement déçu de se voir retirer un tel événement. Certains membres de la franchise des Hornets de Charlotte ont également fait part de leur incompréhension face à la décision de la NBA, qui maintient son soutien aux communautés LGBT.

Ce n’est effectivement pas la première fois que la grande ligue s’investit dans ce domaine ; Adam Silver avait notamment pris part à la « gay-pride » New Yorkaise en Mars dernier. Accompagné de Jason Collins, figure emblématique de la lutte contre l’homosexualité dans le sport depuis son coming-out en 2013, le commissionnaire participe donc activement à l’évolution des mentalités dans un monde du sport souvent associé à des valeurs homophobes et peu respectueuses des droits des communautés LGBT.

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Adam Silver lors de la Gay-Pride New-Yorkaise 2016 (@http://a.fssta.com)

À cet exemple viennent s’ajouter de nombreuses initiatives toutes aussi représentatives de la volonté de la NBA de s’engager socialement ; sans en faire une liste exhaustive, citons l’association « NBA Cares » qui œuvre annuellement au rassemblement de fonds versés à diverses associations caritatives. Les joueurs ainsi que l’ensemble des 30 franchises sont directement engagés par le biais de journées bénévoles, mais également à travers des associations, encore une fois soutenues par la NBA : ainsi, chaque franchise dispose de sa propre association dont les axes d’actions sont orientés conjointement avec la Ligue.

NBA Cares, c’est plus de 3,7 millions d’heures de service bénévole, plus de 1000 logements, écoles et centres sportifs créés autour du monde ; et de nombreuses branches secondaires touchant à différentes causes sociales :

  • NBA Green s’attache à participer à la prise de conscience collective concernant la protection de l’environnement en préconisant différents comportements à adopter dans l’optique de contribuer positivement à la sauvegarde de celui-ci.
  • Basketball Without Borders est un programme visant à rassembler des jeunes et des stars de NBA autour de questions sociales actuelles, et ce sur l’ensemble des continents ; un moyen d’apprendre et de débattre à travers le basket, en somme.

Des athlètes donc plus engagés, dont le rôle évolue dans une société où chacune de leur sortie est minutieusement décortiquée par les médias ; un phénomène en plein essor aujourd’hui mais qui a déjà été observé par le passé. Ce fut notamment le cas de Magic Johnson qui devint un véritable ambassadeur de la campagne préventive pour le VIH.

Jean-Sébastien Blondel reconnaît l’utilité de ces discours sur le public de la NBA :

« Je pense qu’il ne faut ni sous-estimer l’impact que ces discours peuvent avoir, ni l’idéaliser. Les médias ont trop tendance à magnifier ces histoires-là et à élever la Ligue et ses joueurs en héros. Par contre ce serait faux de dire que ces discours n’ont aucun impact. Des cas comme ceux de Magic et Collins, ou les différentes protestations auxquelles on assiste après les bavures policières les plus médiatisées, ont au moins le mérite de faire sortir le public NBA de sa petite bulle. On en parle, on réalise que le VIH n’arrive pas qu’aux autres, ou que oui, on peut être un athlète professionnel dans un sport considéré comme « viril » et être homosexuel sans que ça ne représente une contradiction, on prend aussi conscience que les discriminations raciales persistent dans le pays et que c’est un énorme problème de société, et au final, comme ces questions-là sont mises sur le devant de la scène par des athlètes qu’on adore et qu’on suit sur une base régulière, on ne peut plus complètement fermer les yeux sur tous ces sujets ».

Assurément, les joueurs actuels bénéficient d’une plus grande liberté vis à vis de leurs sorties médiatiques et prises de positions ainsi que de leur relatif changement de statut, aujourd’hui ; ne pas s’engager deviendrait presque un facteur discriminant selon Jean-Sébastien Blondel :

« C’est indéniable que les joueurs actuels ont plus de liberté dans leurs prises de position. Du temps de Jordan, avoir un discours critique était globalement mal vu. Les athlètes n’avaient pas le pouvoir médiatique. Les joueurs actuels ont infiniment plus de pouvoir qu’ils n’en avaient du temps de Jordan, pour deux raisons. La première c’est la pression sociétale qui s’applique aussi à la Ligue, qui pèse le pour et le contre de son « engagement » en termes financiers. La deuxième c’est que les joueurs d’aujourd’hui ont aussi une liberté contractuelle énorme par rapport aux années 90, et sont donc moins susceptibles de céder à la pression de leur propriétaire ».

 Le dépassement de fonction des athlètes comme des instances sportives est donc un phénomène d’actualité qui ne doit pas faire oublier aux leaders d’opinion traditionnels d’endosser ce rôle de vecteur de valeurs, conclut Jean-Sébastien Blondel :

« Espérer que les instances sportives deviennent des leaders d’opinion au niveau global c’est tourner le dos à ceux dont c’est la vraie responsabilité: le système scolaire, les intellectuels ou tous les gens qui se battent réellement pour que les choses changent. »

Les mondes du sport et politiques/sociaux sont donc de plus en plus en liés, que ce soit en raison d’une médiatisation accrue ou d’une liberté nouvelle concernant l’engagement de leurs acteurs dans la sphère publique. Au final, le constat reste le même : ces acteurs du sport professionnel ne sont plus cantonnés à un rôle de simple divertissement et sont propulsés sur le devant de la scène, avec toutes les conséquences – si bien positives que néfastes- que cela entraîne. Subsiste également la nécessité de différencier les actions s’apparentant à de la récupération. Pour autant, les actions et décisions entreprises représentent une belle avancée témoignant de la capacité du sport à véhiculer des valeurs que l’on n’attend pas nécessairement de telles institutions.

Pierre AIMOND

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